À propos
Née en 1981, artiste plasticienne morbihannaise, Violaine Fayolle oriente dès 2005 son travail autour du monstrueux et de la norme et utilise différents médiums dont la gravure sur bois et la céramique.
Depuis 2014, elle joue avec des hybrides qui mettent en scène la complexité des humains. Avec eux, elle ouvre de nouveaux récits qu’elle continue de déployer jusqu’à aujourd’hui.
En 2021, elle obtient l’aide individuelle à la création financée par la DRAC Bretagne. Elle mène de nombreux projets artistiques avec des financements Pass Culture, intègre le groupe de la Jeune Gravure Contemporaine à Paris et devient curatrice pour l’exposition Morsure #2 à l’Archipel de Fouesnant, dédiée à l’estampe. Elle prend la fonction de secrétaire générale de Manifestampe, la Fédération nationale de l’estampe.
Représentée par les galeries Gloux (Concarneau) et Out of the Blue (Lille), ses œuvres figurent dans des collections publiques, dans le département des estampes et de la photographie à la BnF, dans des artothèques en France, au musée de la xylogravure au Brésil entre autres. Lauréate du fonds de mécénat Fondalor en 2023, elle réalise un projet participatif à Lorient. L’œuvre est installée de manière pérenne au cœur d’une place arborée et aménagée spécialement pour l’accueillir en juin 2025. Elle reçoit deux distinctions en 2025 : le prix Arches / Antalis à la Fondation Taylor pour deux estampes lors d'une exposition collective organisée par Pointe et burin, le prix du musée de la Faïence de Quimper pour une céramique.
Elle expose en solo en Bretagne, à Québec, Montréal, Paris et participe à de nombreuses biennales et expositions collectives à travers le monde. Sa dernière exposition, monographique et rétrospective, a été présentée au centre culturel l’Archipel de Fouesnant au printemps 2025.

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Atelier : 16 rue de Kerlouano — 56100 Lorient
tel : 06 21 53 01 99
n° de SIRET : 504 637 091 00035
L’ambiguïté se lit pour ceux qui veulent bien se donner la peine de l’observer. Certains la voient, et la laissent passer. D’autres se font mordre. D’autres encore, se posent des questions, intrigués.
Monstre de foire, monstre caché. Monstre stigmatisé qui s’exile, de peur d’être rejeté.
Le monstre, celui qui est montré. Celui qui a tellement l’apparence des hommes mais qui, dans le fond, se sent rejeté de cette catégorie dans laquelle il ne sait pas se reconnaître.
Le monstre : celui qui fait tout comme, mais qui ne peut que donner que l’illusion de la normalité.
Est-ce qu’il existe autre chose que des monstres ?
Existe-t-il des êtres qui ne se sentent pas étrangers ?
Violaine Fayolle
Les œuvres de Violaine Fayolle sont autant d’expériences possibles proposées au spectateur pour se questionner sur les humains — ces animaux pas comme les autres —, sur le sens de leur vie, de leurs actions, entre petitesse et grandeur. Ses œuvres sont conçues pour enrichir le regard du spectateur sur le monde.
Dans les arts visuels depuis le Moyen Âge, la figure du monstre met à distance le spectateur en étant présenté comme autre, et de la même manière, celle du fou repousse et fascine à la fois. L’un comme l’autre apparaissent comme des miroirs cachés de la complexité humaine et posent la question de la norme. Dans le sillon de ces réflexions, Violaine Fayolle crée des êtres hybrides, mais modèle un espace dans lequel le manichéisme n’existe pas : chacun est bon et mauvais, singulier et complexe, les bassesses des êtres résistent, elles ne sont pas niées ni dénoncées. L’être humain, malgré tous ses efforts, est intrinsèquement façonné par ses imperfections et pétri de paradoxes. La simplification n’est pas possible.
Assemblant des croquis naturalistes à partir de matériaux d’origine végétale, animale ou minérale, ses œuvres imaginaires font partie d’un tout. Chaque pièce apporte sa pierre à l’édification de nouveaux récits, dans une esthétique figurative proposée au spectateur. Jouant avec les codes de la figuration et de l’illusion, Violaine Fayolle donne vie à un univers décalé, aussi drôle et aux sens multiples. La question de la limite, à la lisière des tensions et des paradoxes, centrale dans ce qu’elle donne à voir, est également au cœur des techniques qu’elle s’approprie à la mesure des projets : gravure sur bois, céramique en porcelaine ou autres installations. Elle cherche toujours de nouveaux défis créatifs dans lesquels elle essaie de faire se ployer par son travail et sa volonté les difficultés matérielles et techniques posées par les lois physiques et la matière.
Au-delà des œuvres, Violaine Fayolle sème dans sa monstration des indices relatifs à la genèse de sa création pour proposer une expérience à vivre dans laquelle le spectateur cherche, comprend et contribue à l’écriture de la narration. Dans ses mises en scène très orchestrées, chaque détail compte.
Les œuvres créées par Violaine Fayolle essaiment autant de traces à pister, entre répulsion et séduction, qui traversent une œuvre complexe questionnant les paradoxes de l’humain face au vivant, dans lequel le spectateur retrouve « l’écho de questionnements à la fois intimes et universels »[1].
[1] Préface de Solenn Dupas aux Messagers, par Kornelius Corax, xylographies de Violaine Fayolle, Editions Kutkha, 2012.
Figures de nuit, présences de lumière
Dans la pénombre, flottent des figures énigmatiques. Hautes silhouettes de porcelaine ajourée, coiffés de têtes d’oiseaux – entre Horus et corbeau noir du carnaval de Venise –, les Grands Anciens de Violaine Fayolle se tiennent, immobiles et cois, dans un espace incertain. Ni éthérées, ni chthoniennes, tangibles mais sans lourdeur. Elles semblent nées des profondeurs de la nuit humaine et leur présence a la force d'une apparition. De l'intérieur de chacune, sourd une lumière, jaune pour la plupart, bleue pour l’une d'elles, qui traverse des ajours en forme de signes inspirés de Lascaux, de squelettes d’oursins, de traces animales ou végétales. Autant de motifs prime-sources, comme si ces êtres avaient précédé l’humanité et en portaient pourtant déjà la mémoire.
S'agit-il de dieux lointains, oubliés, mi-humains et mi-oiseaux, de quelque cosmogonie intime ou d'un monde lovecraftien auquel le titre de l'œuvre ne peut éviter de faire penser ? Sont-ce plutôt des personnages masqués, chamanes ou sorciers de quelle cérémonie terrible, impénétrable, convoquant les forces invisibles ? Sont-ce des esprits de la nature, tels ceux qui apparaissent des contes animistes de Hayao Miyazaki ? Leurs robes n'arborent-elles pas, des motifs empruntés à l'art pariétal préhistorique, aux formes organiques – ici dessinées ou estampées (squelette d’oursin, plume rectrice de queue d'oiseau, objets végétaux) –, à cette nature monstrueuse et radicalement étrangère, jamais seulement « douce » ou « hospitalière » d'ailleurs, à laquelle Violaine Fayolle, dessinatrice avide et gourmande, est si attentive ?
Si le spectateur peut se demander ce que, au juste, l'artiste « a voulu dire », qu'il considère son art comme un rêve projeté dans la matière. De même que le rêve produit et offre à l'interprétation des images étranges, ambiguës, dont le sens n'est pas fixe, de même ses œuvres énigmatiques et cependant familières autorisent-elles un pluriel d'interprétations. Soit l'exact inverse de ces œuvres assorties d'un mode d'emploi par lesquelles les artistes imposent la signification, qu'ils maîtrisent – leur sens unique. Ici, rien d’univoque, mais des présences disponibles à l’imaginaire.
Si cette œuvre convoque un imaginaire de dieux primitifs d'un temps avant le temps, la piste que suggère son titre lovecraftien pourrait égarer. Ces divinités originaires, qui pourraient tout aussi bien être issues de mythologies antiques, peuvent être pensées en tant qu'archétypes psychiques, symboles de forces primitives qui nous habitent, forces de chaos et de mort, d'amour ou d'ordre.
Ni chamanes, ni dieux, ces créatures pourraient être des monstres – si familiers dans l'art de Violaine Fayolle, qui métabolise une passion pour les créatures gothiques et fantastiques, Jérôme Bosch, Bruegel, Goya ou les yōkai, ces démons des superstitions populaires japonaises. « Dans la tradition biblique, le monstre symbolise les forces irrationnelles : il possède les caractéristiques de l’informe, du chaotique, du ténébreux, de l’abyssal. Le monstre apparaît donc comme désordonné, privé de mesure, il évoque la période d’avant la création de l’ordre […] », lit-on dans le Dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant.
Alors, cette œuvre peut se prêter à une interprétation toute subjective, où le monstrueux ne relève pas de l'effroi ou de l'archaïque, mais d'une forme de mise en abyme de notre propre altérité. De même que, par les ajours, comme autant d'entailles dans les figurines, passe la lumière du dedans, de même le feu de chaque être singulier peut-il transcender cicatrices et fêlures – physiques et psychiques – et se transmuer en faculté à la joie. La blessure devient lieu de passage de la lumière, donc de transformation. Par elles, la honte est renversée en fierté, la souffrance en singularité, la détresse surmontée en capacité au don, au soin, à l'amour, la miséricorde et la compassion. Tout comme le chantait Leonard Cohen, « en toute chose il y a une faille ; c'est ainsi que pénètre la lumière ».
Mais la lumière ne reste pas enfermée : par les ajours, elle sort, elle touche l'autre – le spectateur et les autres personnages – ; elle conjure la fiction de l'isolement, suggère une socialité où circule la lumière, où chacun rayonne sur autrui et reçoit aussi. Quoique immobiles, les Grands Anciens sont en relation : ils s'éclairent, se révèlent mutuellement. La blessure, devenue lumière, n'est plus seulement intime : elle devient lien. Dans la reconnaissance de sa propre fragilité réside la faculté à l'empathie et à l'entraide qui nous lie les uns aux autres et rend les ténèbres mêmes habitables.
Quel lien, alors, pourrait-il exister entre ces deux imaginaires – l'un, génésiaque, d’un monde primordial ; l'autre, plus intime, du traumatisme surmonté ? D'une part, toute cosmogonie est mise en ordre du chaos et les Grands Anciens symbolisent cette force archaïque de transformation du désordre en monde habitable. D'autre part, les « masques » ou têtes d'oiseau évoquent divers mythes qui en font le lien entre la terre et le ciel, entre le monde des vivants et celui des dieux. Que les Grands Anciens soient des figures de chamane ou de dieux, ils nous parlent peut-être, à la façon d'archétypes, de notre capacité à faire de la ténèbre une clarté, de la fêlure un passage, de la solitude une rencontre.
Sans établir une vérité, fixe, unique, définitive, ces quelques réflexions montrent ce qu'a de labile et d'incertain une œuvre qui semble ressortir venir des profondeurs du rêve, dont elle partage le caractère énigmatique.
The wise Owl est un magazine indien de Littérature et d'art, publié mensuellement.
Entretien avec Violaine Fayolle
Rachna Singh, rédactrice en chef de The Wise Owl, s'entretient avec Violaine Fayolle, une artiste basée en France. Entre gravure et métamorphose, l'œuvre de Violaine Fayolle évoque un monde d'identités changeantes, mi-humaines, mi-créatures, en constante transformation. De l'intimité tactile de la gravure sur bois au processus alchimique de la céramique, sa pratique rassemble des fragments de matière et de mythe dans un cabinet de curiosités où la curiosité elle-même devient un mode de survie. Membre de la Jeune Gravure Contemporaine à Paris, commissaire de l'exposition « Morsure #2 » à l'Archipel de Fouesnant et désormais secrétaire générale de la Fédération nationale de la gravure, Violaine Fayolle continue de tisser des liens entre le geste, la communauté et l'imaginaire. En 2023, elle a reçu le prix de mécénat Fondalor pour un projet d'art public a vu le jour sur une place bordée d'arbres, une rencontre permanente entre l'art et le paysage.
Elle nous livre ici ses réflexions sur l'hybridité, la curiosité et les histoires silencieuses qui habitent la matière.
Bonjour Violaine, merci de prendre le temps de parler avec The Wise Owl de votre créativité et de votre art.
RS : Votre travail oscille avec fluidité entre la gravure, la sculpture en céramique, des matériaux qui exigent du toucher, de la patience et de la résistance. Comment savez-vous quand une forme doit être gravée dans le bois plutôt que modelée dans l'argile ? Comment décidez-vous quel médium traduit le mieux un récit ou une émotion particulière ?
VF :
Avant tout, je cherche à créer une émotion, une sensation, chez celui qui regarde les œuvres, à toucher le public par les sens visuels, au-delà des mots. Je constate que chaque medium a un impact différent et je suis une amatrice de tout ce qui est à regarder, touchée elle-même par des textures, des matières, des medium. Dans la 2 dimensions du bois gravé, je peux créer des illusions d'espaces qui me permettent d'ouvrir un imaginaire qui va plus loin que ce que la matière — contrainte par les lois physiques de gravité, de poids, de forces — peut proposer. Je choisis un medium pour ce qu'il me permet d'imaginer et de susciter chez le regardeur, le bois gravé induit par exemple une esthétique brute, mais aussi, quand je le pratique intensément comme c'est le cas pour la gravure sur bois, il m'amène, par les contraintes qu'il impose, à réfléchir à des propositions qui ne seraient jamais nées si j'avais travaillé un autre medium. Ainsi, l'idée de ma forêt, gravures sur bois à plaque perdue qui va de l'obscurité à la lumière, m'est venue à force de travailler le medium de la gravure sur bois. Seul ce médium et la contrainte très forte liée à cette technique dans ce projet me permettaient de faire cette œuvre. En ce qui concerne le volume, j'ai beaucoup plus de contraintes techniques liées à la physique (gravité, matière...) mais cela apporte aux œuvres une présence troublante explicite et plus concrète que dans la 2 dimensions. Ensuite, dans le choix du matériau de la porcelaine pour le volume, c'est chercher à amener de la délicatesse dans une proposition assez brute sur le fond. Chaque choix de matériau aura un effet et j'y suis très sensible. Pour une nouvelle idée, je cherche le bon medium et me forme à celui-là à chaque fois que nécessaire. En ce moment, je me forme à la création de moules pour le volume, pour continuer à explorer la direction que j'ai prise récemment dans la création de l'installation Les grands Anciens, porcelaines moulées éclairées de l’intérieur.
RS : Depuis 2014, vous créez des êtres hybrides. Ces formes hybrides brouillent les frontières entre l'humain, l'animal et l'objet. Qu'est-ce qui vous attire dans ces transformations, et que révèlent-elles sur la complexité humaine aujourd'hui ?
VF :
Les êtres humains aiment à toute simplifier, à tout caricaturer et je cherche à proposer un univers visuel complexe qui vient déranger cette perception du monde, manichéenne et réductrice. Je suis lassée de ces pensées unilatérales qui n'acceptent pas le débat ou la discordance. Les humains sont paradoxaux. La nature, dont nous faisons partie, n'a pas d'intention particulière, elle se contente d'être. Je cherche à donner à voir aux spectateurs cette richesse, tout autour d'eux, et la complexité des êtres humains. Nous sommes des animaux. Différents des autres animaux certes, mais nous sommes des animaux avec des pulsions que nous voudrions rejeter mais qui existent. Il s'agit de passer par l'animal et l'hybridation pour voir autrement les humains et les questionner sur ce qu’ils sont.
RS : Votre univers évoque l'ancienne Wunderkammer, où merveille, science et mythe coexistaient autrefois. Que signifie pour vous aujourd'hui le cabinet de curiosités : une relique d'une fascination passée ou une métaphore vivante de la complexité de nos mondes intérieurs ?
VF :
La constitution du cabinet de curiosités est une pratique quotidienne profondément liée à l'intime : j'observe chaque jour la richesse picturale que la nature offre pour m'en inspirer, la dessiner et qu'elle serve de matière première, de nourriture visuelle. C'est mon quotidien, aujourd’hui et depuis des années. Et même si cela vient d'une pratique historiquement datée, le cabinet de curiosités constitué par quelqu'un trace le chemin et les circonvolutions que sa vie a pu prendre, les objets que ses yeux ont rencontrés et qu'il a aimés. C'est à la portée de chacun d'ouvrir les yeux sur le monde dans lequel il se trouve. Que notre environnement soit rural ou urbain, un insecte vient toujours nicher dans notre lieu de vie, qu'il s'agisse de l'araignée avec ses pattes de velours, du cloporte avec des ses plaques ingénieusement agencées pour former son exosquelette. Un bout de ciel ou de nuit nous apprend toujours sur les couleurs. Tout peut devenir source d'émerveillement. Je peux être fascinée par un engoulevent ou une murène, parce que je les trouve repoussantes et que cette répulsion m'interroge. Alors je cherche à les dessiner. C'est pareil avec les humains, leurs réactions, que j'observe toujours avec un peu de distance et de curiosités. J’aime cette idée de métaphore vivante de la complexité de nos mondes intérieurs.
RS : Melchior, Guy et d'autres personnages énigmatiques apparaissent tout au long de votre œuvre, tels des émissaires d'une mythologie inconnue. Qui sont-ils pour vous : des alter ego, des compagnons ou des miroirs de la mémoire collective ?
VF :
Ces personnages sont constitués d'éléments de croquis de la nature et ils sont tous différents. Certains, comme Melchior, viennent d'une fleur comme l'hibiscus suite à un travail né d'une commande autour de cette fleur. D'autres, comme Guy, il s'agit en fait de mon père, sont des personnes réelles de mon entourage que j'ai métaphorisés en personnages qui intègrent ce récit que je donne à voir. J'ai travaillé pour Guy à partir de l'arbre. Mon nom de famille, hérité de mon père, Fayolle, signifie "lieu planté de hêtres" et mon père a consacré sa vie aux végétaux et à la création dans le paysage. Parfois, c'est moi que je représente. Alter ego, bien sûr, compagnons qui m'accompagnent aussi, et bien sûr miroirs d'animaux/humanoïdes qui peuvent faire écho à des émotions, expériences ressenties pour le spectateur. J'aime particulièrement quand quelqu'un voit mon travail et me dit qu'à travers un de mes personnages, il voit nettement sa tante ou son grand-oncle. Enfin, ils sont là pour montrer une variété de spécimens tous singuliers, mais appartenant apparemment à une même espèce. C'est ce qui me fascine dans l'être vivant : une matrice similaire nous unit, mais elle est si complexe que nous sommes tous uniques et différents.
RS : En organisant Morsure #2, vous avez invité des artistes à explorer la gravure. Comment cette expérience a-t-elle façonné votre propre perception de la gravure ?
VF :
Ce travail de commissariat a eu un grand impact dans ma perception de la gravure et dans la compréhension de mon travail, même si celui-ci n'était pas présenté. La commande passée par le lieu d'exposition imposait une hétérogénéité de propositions et j'ai créé le lien autour de la thématique de la métamorphose entre humain et animal. Autodidacte engagée dans la gravure sur bois, cela a forcé mon regard à ouvrir vers d'autres techniques que je connaissais mal : le burin sur cuivre, l'enluminure au pochoir à la manière médiévale, la manière noire... et cela m'a amené vers une perception de plus de subtilité. Aussi, j'avais invité plusieurs graveurs sur bois qui sont devenus des amis. Les rencontres que ce commissariat a permises m'ont ouverte à d'autres fonctionnements, d'autres recherches dans l'estampe dont certaines ont percuté les miennes au point que cela a un impact dans mon travail ou la direction que je peux souhaiter prendre parfois encore aujourd'hui.
RS : En tant que secrétaire général de la Fédération nationale de la gravure, vous êtes à la croisée des chemins entre tradition et innovation. Comment voyez-vous l'évolution de la gravure à une époque saturée d'écrans et d'images instantanées ? Comment envisagez-vous de soutenir la prochaine génération de graveurs dans un monde artistique en pleine numérisation ?
VF :
Cette question s'avère être au cœur de certaines de nos réflexions au sein de Manifestampe. Tout d’abord, le multiple permet de créer des œuvres uniques à des coûts modiques, pour un public sensible au travail fait à la main, pas nécessairement collectionneur, qui trouve là une porte d'entrée à l'acquisition artistique. Les images numérisées ne sont pas incompatibles avec l'estampe, bien au contraire. La tradition ne s’oppose pas à l’innovation. Je me sers quotidiennement du numérique aussi dans mes images. Mais le passage à l'acte de graver, physique, où je me débats avec le bois, est un temps de concentration nécessaire et s’avère justement différent du temps de l'informatique où tout peut s'enregistrer et évoluer à l'infini. La gouge grave le bois et l'erreur n'est pas réparable. Cette tension est précieuse et source d'une grande créativité. La contrainte qu'elle offre est fertile. La jeune génération de graveur, que Manifestampe soutient depuis deux ans avec un prix des jeunes artistes depuis deux ans, est tout à fait invitée à intégrer de l'estampe numérique à des gestes avec matrice physique et impression. Manifestampe cherche à donner une meilleure visibilité à l’estampe et à vulgariser auprès d’un public plus large la connaissance de ce medium assez mal connu en fait. Aujourd’hui, parce que les images sont si faciles à créer par le numérique et à dupliquer par la reprographie, l’estampe évolue et les questions qu’abordent les artistes aussi. Elle se tourne vers le monoprint, œuvres uniques, vers les expérimentations qu’offrent différentes matrices à combiner. Enfin, les matrices peuvent être utilisées, comme le fait le graveur sur bois Roby Comblain, comme de la matière à installation. C’est une des directions que je suis en train de prendre aussi.
RS : Le prix Fondalor vous a conduit vers une installation extérieure permanente. En quoi le fait de créer pour un espace extérieur partagé modifie-t-il votre relation avec le public et la permanence ? Cela a-t-il influencé votre processus créatif d'une manière ou d'une autre ?
VF :
Créer pour un espace extérieur public partagé par tous a apporté beaucoup de sens à mon travail car je crois que l’artiste a un rôle à jouer. D’autant plus que dans ce cas, les œuvres sont nées d’un travail participatif avec environ soixante-dix habitants de la ville, de tous horizons. Je m’interroge sur la place de l’artiste dans la société et du rôle qu’il doit jouer dans cette société où tout se tend, où chacun se replie sur lui-même, où les relations avec les autres se ferment ? Quelle est sa place dans la société s’il crée toute sa vie seul dans l’atelier, sans connexion avec son public de collectionneurs, élite gérée par ses galeristes ? Je cherche pour ma part la rencontre autour de mon travail et de ce qu’il donne à voir aux autres. Bien sûr que cela influence le processus créatif de créer pour d’autres et que ces autres soient identifiés. Dans le cas de ce projet, j’ai proposé aux habitants deux installations différentes, une que je préférai, qui s’installait plus d’une œuvre d’art contemporaine à contempler, et une autre, plus ludique. C’est la plus ludique qui a eu le plus de voix, en particulier parce que plusieurs enfants avaient participé au projet et qu’ils y étaient très attachés. Cela a beaucoup de sens pour moi que ce soit le projet que les habitants préfèrent qui soit installé.
RS : Vous parlez souvent d'« ouvrir de nouveaux récits » sur la complexité humaine. Si votre œuvre était une histoire, quel chapitre êtes-vous en train d'écrire actuellement, et quelles questions restent sans réponse pour vous ?
VF :
En ce moment, je fais évoluer un peu ces nouveaux récits vers des ambiances plus intimes, en me questionnant vers des propositions qui essaient de toucher le plus grand nombre, travail débuté avec mes grands Anciens. Je cherche à remonter aux temps préhistoriques, à ces premiers artistes, pour toucher au socle que chacun porte en lui, héritier d’un passé, même s’il ne le comprend pas vraiment. Il s’agirait alors d’un chapitre qui remonte encore bien plus loin que les deux ou trois générations que j’ai cherché à montrer jusque-là. Des questions sans réponse, j’en ai des milliers ! Je cherche à y répondre un peu en travaillant, en créant. Et donc, pour l’instant, je me concentre sur celles sur lesquelles je travaille. Comment toucher chacun dans ce qu’il éprouve dans ses connexions avec l’ancien, l’antiquité, le néolithique ?
RS : Auriez-vous des conseils à donner aux artistes en herbe ?
VF :
Quand je rencontre un artiste en herbe, j’ai toujours de nombreux conseils à lui donner, que j’apprends sur le tard : avoir confiance en lui et se sentir légitimement à sa place ; comprendre concrètement ce que signifie être artiste, loin de l’idée pure de l’art pour l’art, mais dans le concret d’une société avec ses règles fiscales, économiques dont l’artiste n’a jamais envie d’entendre parler. Je veux lui parler du rôle qu’il peut avoir dans le lien et la rencontre, ce que je trouve peut-être finalement le plus spirituellement nourrissant. Je lui dis aussi de chercher la critique constructrice, qu’elle ne doit pas le détruire mais le nourrir pour avancer toujours (en prenant soin de choisir les personnes auprès de qui elle sollicite cette critique). Enfin, je lui dis que le chemin est long, riche, parsemé de nombreuses déconvenues, mais qu’il est important de créer ce qu’il doit créer pour lui-même, avec la plus grande liberté et ouverture possible, sans modifier ses intentions en fonction de ce qui pourrait mieux plaire à d’autres.
Merci d'avoir accepté cette interview avec The Wise Owl.
L'interview complète dans la revue.
ARTI’VIEW by ARCHES® Violaine Fayolle : à la découverte de son art naturaliste et onirique
Quelles techniques utilisez-vous ?
J’utilise essentiellement le dessin, la gravure sur bois et la céramique.
En quelques mots, comment pouvez-vous qualifier votre art ?
Je conçois un univers onirique constitué d’hybrides avec lesquels je joue pour donner à voir la complexité de l’humain.
Quels sont les sujets qui vous inspirent ?
Je suis inspirée par la nature – végétaux, minéraux, animaux, dont les humains font partie – que je dessine de manière naturaliste. Je compile ces dessins dans des carnets de croquis. Cette matière constitue la recherche à l’origine de toutes mes créations.
Racontez-nous un moment décisif dans votre carrière artistique
L’année 2025 toute entière s’avère être un moment décisif dans ma carrière artistique. D’abord parce que j’ai reçu le prix Arches-Antalis à la Fondation Taylor dans le cadre de l’exposition organisée par Pointe et Burin. Ce prix est un honneur d’autant plus que le papier Velin BFK Rives® est le support d’impression que j’utilise pour mes bois gravés depuis 2009. Il est un compagnon de travail auquel je suis très attachée et sur lequel je m’appuie pour envisager de nouveaux projets de grande envergure. Également, je me suis vu confier une exposition monographique et rétrospective à l’Archipel de Fouesnant en Bretagne, qui m’a permis de mettre en scène une somme de travail. Toute la matière créée depuis onze ans a été ainsi remaniée, scénographiée, réfléchie autrement. J’ai reçu le prix Arches-Antalis pendant que cette exposition se déroulait et cela a permis de la mettre en lumière. À l’occasion de cette exposition, j’ai créé deux nouvelles installations. Tout ce travail a pu être vu par un public nombreux, curieux et varié, et toutes les discussions menées lors de visites publiques ou privées m’ont permis de mieux comprendre la singularité de l’univers que je donne à voir. En juin, un travail entamé en 2022 avec Fondalor, fonds de mécénat en pays de Lorient et la ville de Lorient (services de la direction de la Culture et Nature en ville) s’est achevé : le travail de création mené avec les habitants pendant un an m’a permis de créer des sculptures, installées dans un jardin arboré pour l’occasion dont le chantier a été inauguré en juin. Enfin, début septembre, j’ai aussi eu l’honneur de recevoir le 1er prix du Musée de la faïence de Quimper, permettant l’acquisition d’une de mes sculptures, Atticus, pour le fonds du musée.
Comment s’est déroulé votre premier contact avec le papier ARCHES® ?
J’ai travaillé plusieurs techniques avant la gravure sur bois et je crois que le premier contact avec le papier ARCHES® a été alors que je cherchais à créer des images en aquarelle, voilà presque vingt ans. Les feuilles de papier satinées à encollage latéral avaient alors ma préférence. J’aimais à la fois leur texture, leur capacité à restituer les couleurs et la facilité que pouvait offrir l’encollage latéral.
Le papier ARCHES® en un mot
Si vous voulez vraiment un mot : qualité.
Si je peux développer davantage :
Aujourd’hui, alors que le papier Velin BKF Rives® m’accompagne dans des projets plus ou moins fous depuis 16 ans, je peux surtout dire qu’il est un grand soutien. Son grain est propice à capter les détails de l’encre et des nuances ; sa texture, délicate, n’est pas trop bavarde et convient à mes propositions à la fois brutes et subtiles. Ses bords frangés évoquent son procédé traditionnel de fabrication. Il est souple et aussi résistant dans les diverses manipulations qu’il subit pendant le travail. Il me permet d’imprimer parfaitement mon timbre à sec, frappant le papier de mes initiales. Sa couleur – j’utilise le blanc et aussi le gris suivant les projets – apporte à l’esthétique de l’estampe. J’aime beaucoup mettre en scène le silence du papier et les blancs du papier sont très importants. La constance dans sa qualité fait que j’ai confiance en lui pour produire d’autres défis insensés dans lesquels j’ai envie de me lancer, comme une prochaine œuvre à plaque perdue, à la manière de la Forêt que j’ai déjà réalisée en 2016 sur du Velin BFK Rives® format colombier.
Selon vous, quel est le plus grand artiste de tous les temps ? Pourquoi ?
Cette question est extrêmement difficile !
S’il ne faut en citer qu’un seul, je garderai Jérôme Bosch, qui sait à la fois s’imprégner de la richesse des œuvres du passé, en particulier les marginalia dans les manuscrits par exemple, mais proposer aussi une œuvre innovante, complexe, foisonnante et qui donne à voir un monde où le sens ne peut jamais être exhaustivement explicité. D’une créativité sans pareil, après des années de copie et d’admiration de son travail, je ne cesse de m’en nourrir.
Avez-vous d’autres projets en cours ou à venir ?
À partir du fruit d’un travail de recherches menées en 2025 et montré à l’Archipel de Fouesnant, intitulé Les grands Anciens et réalisé en porcelaine avec un jeu de lumière intérieur, je réfléchis actuellement à une structure autoportée à même d’accueillir ces grands Anciens comme dans une caverne. Pour créer cette grotte dans laquelle le spectateur pourra entrer, je projette la création de grandes gravures sur bois dont les impressions en constitueront les parois.
« Les Désailés ».
Portrait de famille.
C’est le titre d’un univers inattendu, découvert dans les espaces de l’Archipel à Fouesnant, lors de l’installation de Violaine Fayolle au printemps 2025. Artiste, d’une grande sensibilité naturaliste, elle observe les beautés et les monstruosités qu’elle découvre dans la nature, mais aussi dans les collections des Muséums. Elle les dessine, les accumule et les transforme au sein de son atelier, véritable cabinet de curiosité. C’est là que naissent, grandissent et évoluent des êtres hybrides « Les Désailés », à l’origine d’une lignée imaginaire qui prend vie dans un monde totalement recréé par l’artiste.
Après avoir assisté, dans l’évocation de son atelier, à la « gestation », des Désailés, nous découvrons « la naissance » de petits personnages à l’allure d’oiseaux avec des ailes atrophiées ne leur permettant plus de voler. Chacun est soigneusement décrit avec son prénom et sa personnalité. Petites créatures hybrides que Violaine Fayolle nous présente grâce à ses dessins et estampes.
Mais, avant d’aller plus loin dans la généalogie des Désailés, nous sommes face à une galerie de portraits dans des cadres anciens : « la galerie des ancêtres ». Ils pouvaient voler, avant qu’un accident génétique perturbe leur descendance ! Quel peut être cette catastrophe ? Le propos de l’exposition nous laisse l’imaginer.
Après ce retour dans le passé, retrouvons la génération actuelle et poursuivons notre voyage dans le monde de ces petits êtres fantasques et joyeux qui émergent des dessins et gravures. Des personnages en céramique, occupent les endroits les plus insolites de l’espace, donnant l’illusion qu’ils retrouvent les sensations de leurs ancêtres ailés. Ils peuplent plusieurs scènes de vie et de jeux : « les rejetons », « l’escapade », « les petits théâtres », « la nature ». ……
« La forêt », dont nous découvrons l’histoire et l’évolution dans une série de neuf gravures, de l’origine très dense et peuplée, jusqu’à une forêt vide, avec seulement quelques arbres squelettiques…… Est-ce la cause de la catastrophe génétique qui a provoqué l’apparition de cette lignée à l’allure d’oiseaux fortement humanisée ?
Pour terminer cette, saga, symbole de l’évolution, Violaine Fayolle, nous invite à accueillir, dans une crypte mémorielle, trois personnages mystérieux, drapés de lumière : « les Grands Anciens » à l’origine de la lignée des Désailés, avant même « la galerie des ancêtres ».
A partir de ses dessins, gravures, sculptures et installations, réalisées d’après l’observation d’artefacts de la Nature, Violaine Fayolle nous entraîne dans un conte de science-fiction écologique questionnant sur l’avenir de nos sociétés. Ses petits personnages : oiseaux aux postures terriblement humaines, nous interrogent sur le sens de la vie, et sur nos attitudes, face aux enjeux actuels.
Fouesnant le 27 octobre 2025
Jacques Maigret, conservateur du patrimoine scientifique, technique et naturel
Yvon Le Bras, mai 2025
Le zoo de papier de Violaine
Un monde enchanté
Violaine Fayolle pratique le dessin, la gravure et la sculpture avec une grande liberté et, tel un démiurge excentrique, invente un nouveau monde avec des créatures étranges, un peu foutraques. Dans cet Éden déréglé, se mêlent naturellement les registres du monstrueux et de la loufoquerie et s’affirme la zoologie singulière de créatures stupéfiantes : « les désailés », « les rejetons » et les « grands anciens ». Dans cette étonnante histoire de famille, les deux espèces seraient liées par le principe d’une descendance un peu folle. Comme leur nom l’indique, les « désailés » sont des créatures empêchées, leur physionomie doit beaucoup à l’ornithologie mais est également redevable de l’entomologie et on y devine aussi, du moins chez certains sujets, la poussée d’une germination et d’une foliation associées au règne végétal. A cela on peut ajouter des attitudes, des expressions et des accoutrements anthropomorphiques. Ainsi, ces créatures participent de l’observation patiente et délicate de la nature. Pour autant, il semblerait qu’elles aient subi les vicissitudes d’une évolution chaotique, celle d’un darwinisme précipité, irresponsable, qui, par des noces barbares et enchantées, provoque une immense cacophonie génétique. On les croirait tout droit échappés, d’un vieux grimoire, d’une de ces premières histoires naturelles éditées à la fin du Moyen Âge, à l’exemple de l’Historia animalium (1551) de Conrad Gesner dont on a à l’esprit le « poisson-moine » ou le « poisson- évêque ». Après tout, ce ne serait pas la première fois que les arts et les sciences empruntent une voie commune, que les muses se jouent des classifications habituelles des naturalistes et se livrent à des spéculations sur le vivant. Ici le réel et le fabuleux se mêlent et le principe d’un imaginaire fantasque sert le caprice d’une hybridation aléatoire pour un « Jardin des délices » un peu intriguant avec des monstres composites par « confusion des règnes et des genres »1.
De merveilleux petits monstres
Ainsi, par des raccourcis aberrants, la physionomie de ces oiseaux improbables juxtapose des becs exagérément agressifs, des ventres balourds, outrés, des ailes embryonnaires ou abîmées, des pattes grossièrement écaillées et griffues et des yeux surdimensionnés, interrogateurs et scrutateurs. Les matrices sur « bois japonais », sont travaillées à la gouge, du moins pour le silhouettage de la figure principale et de son espace environnant. Le corps est fignolé à la « Dremel » qui, selon la fraise, permet d’obtenir une surface broutée, un peu brute avec la sensation organique d’un plumage emmêlé, ou inversement autorise un motif précis et délicat. Après l’impression, un prénom délicatement indiqué au crayon gris est attribué à ces différents portraits en pied. C’est la possibilité de les distinguer car chacun de ces spécimens exprime la conscience d’une individualité et nous ramène à un univers particulier : Marguerite est une noceuse mal réveillée, chafouine avec un plumage ébouriffé de lendemain de fête ; Pascal, corseté dans sa redingote, a le maintien hiératique d’un maître de cérémonie ; Martha a l’allure satisfaite, un peu « m’as-tu vu » d’un comic, d’une allégorie fanfaronne, d’un emblème prêt à trôner sur le capot d’une voiture de luxe ; Arthur est un grand prêtre assyrien dont la chasuble dévoile des signes cunéiformes, Louis, un martyr, le nuisible clouté sur la porte de la grange ; Edgar, un pharaon égaré dont le pschent rappelle la grandeur révolue ; Frank a les ailes hirsutes d’un rescapé d’une marée noire ; Violaine est une mélancolie, une sphinge énigmatique ; Hector, un peu bêta, montre quelques affinités avec la figure débonnaire des Shadocks. Ce transformisme permanent, ludique, laisse poindre une note plus solennelle, celle d’un artiste fabuliste qui, au-delà des facéties plastiques, nous parle un peu de nous-mêmes, de la tragi-comédie de notre vacuité. Au terme cette observation on n’est pas loin de considérer que l’animal est un homme comme les autres, à moins que ce ne soit l’inverse.
Les « ancêtres » font l’objet d’un portrait de tête avec le privilège d’un cadre ovale et d’un passe-biseau à l’ancienne qui imposerait presque naturellement un accrochage au salon, au-dessus du sofa. D’une ascendance immémoriale, ils empruntent manifestement quelques traits aux alcidés, aux gallinacés et autres testudinidés. Mais ce mystère génétique s’arrête aux exigences de la plastique, et en ce domaine les créatures viennent toujours de quelque part, en l’occurrence de l’observation d’une planche de L’Histoire naturelle (1749) de Buffon, d’une visite au musée d’Histoire naturelle de Paris, d’une saisie sur le vif à l’aquarium d’Océanopolis ou au zoo de Pont-Scorff. Les « ancêtres » arborent des coiffures et des parures chatoyantes, délicatement rehaussées par des couleurs vives, un peu acides. A défaut de considérer toute la galerie, prenons le temps de saluer quelques membres de cette communauté : André est un « officiel », il porte avantageusement la perruque poudrée d’un magistrat de la reine ; Gédéon, par le hasard d’une coalescence distraite ou moqueuse, est une tête de tortue posée sur les serres d’un rapace ; Isidore porte des favoris retroussés et revêches du plus effet, à la façon d’un baron d’Empire et Pétronille, avec ses yeux inquisiteurs, est incontestablement la patronne orwellienne de la basse-cour.
Les « rejetons » doivent sans doute à leur jeune âge et à leur insouciance des compositions plus dynamiques et ludiques. Ils s’étirent en ribambelles ou en farandoles sur des formats verticaux qui donnent l’illusion d’une chute, comme une variation de grotesques. Plus volontiers facétieux, ils sont saisis dans des positions insolites, se livrant à des chorégraphies gracieuses et virevoltantes. Leur anatomie, sujette à métamorphose, est aussi plus improbable que celle de leurs aînés. Aux collages organiques s’ajoutent ici des prothèses ou des extensions qui leur donnent une allure de petits monstres comiques. Certains de ces « rejetons » nous rappellent les êtres légendaires et merveilleux que l’on nommait astomates, sciapodes, cyclopes et autres « singeries » inventées par des moines copistes ennuyés par la tâche et que l’on trouve dans les marginalia2 des manuscrits anciens.
Il arrive que ces créatures délicieuses soient intégrées dans le décor d’un petit théâtre à la romaine sous la forme de figurines miniatures en carton découpé. Elles sont disposées au-devant d’un mur de scène orné de motifs précieux qui ajoutent à cette tératologie amusée un brin de solennité et de poésie.
Certaines de ces spécimens, notamment les « Grands anciens », ont suscité la réalisation de sculptures en grès porcelainique ou en porcelaine papier qui procède d’un moule en plâtre. La forme obtenue après séchage, momentanément remodelable, est légèrement singularisée. La silhouette abréviative, fantomatique des « Grands anciens » nous ramène en amont, au procès de l’œuvre, à la sûreté du dessin préparatoire. L’hybridité reste ici la règle : le modèle est celui d’un bipède longiligne avec une tête à bec ou à trompe.
A l’origine il y a le dessin
En effet, la légitimité de ce projet repose sur le dessin et la connaissance de la nature. Pour se jouer aussi aisément du vivant, de la représentation du règne animal et végétal, il faut en avoir une connaissance objective : en l’occurrence pour Violaine Fayolle, s’être astreinte à la discipline de l’observation et à l’exercice du dessin pour percer les secrets de la nature, espérer restituer la variété et la complexité de ses formes.
La proximité et la connivence avec la nature sont attestées par des vitrines dans l’atelier qui constituent un petit cabinet de curiosités. L’artiste y expose des prodiges, naturalia des trois règnes : plume d’oiseau, squelette de batracien, coquille d’oursin, pique de porc-épic, laminaire séché... auxquels il faut ajouter quelques « pierre de rêve », une ou deux agates polies, bleues et vertes où s’épanche l’ondoiement laiteux de leur filet concentrique. Sans oublier les coquillages dont le « manteau magique »3, la délicatesse des couleurs, l’ordonnancement des striures, le feston des excroissances livrent une magnifique leçon de géométrie. Autant de formes oniriques qui nous retirent, selon Didier Semin, le privilège de nous croire seuls capables d’une construction intelligente4. Toutes ces merveilles ont été glanées au fil des voyages et des nombreuses randonnées dans les campagnes environnantes. Elles ont patiemment construit une « joie plastique » relevant d’un assentiment au monde ou, pour reprendre le propos de Caillois5, un acquiescement heureux à l’ordre général de la nature.
Pour le reste, tout passe par le dessin et tout commence par des carnets dont les feuilles regorgent des représentations de figures multiples et constituent le bric-à-brac d’une encyclopédie formelle, d’un abécédaire universel dédié au vivant : pomme de pin, racine noueuse, bec d’oiseau, pince de crustacé, gland de chêne, capsule épineuse d’un liquidambar, samare d’érable entre lesquels s’insèrent, de temps à autre, des références à l’art : Piero della Francesca, Holbein, Géricault, Giacometti, Maillol, Munch, Picasso, Redon, Rops etc. Si la « nature-artiste » est un modèle indépassable, une source directe de l’inspiration, il n’en reste pas moins que le prisme de ces illustres devanciers peut constituer un raccourci bénéfique. Le dessin préparatoire est multiple. Il est documentaire, prospecteur ou plus sensiblement artistique. Il est quelquefois abouti et le report sur un bois se fait presque à l’identique. À l’inverse, il peut demeurer en suspension, dans l’attente d’un achèvement improbable, à l’exemple de cet étourneau sansonnet, saisi par un trait léger et fragile et dont seule une partie du plumage est considérée par des aplats d’encre noire, presque caressants. Le sujet peut être considéré selon des postures différentes sur une même feuille, c’est notamment le privilège accordé à la bergeronnette grise. Les dessins de détails abondent et concernent tout autant la flore que la faune. Les glands de chêne, les chardons, les épis de blé sont ainsi restitués au plus près, avec la précision scrutatrice d’un regard acribique. Pour les oiseaux, ce sont souvent les pattes, la tête, plus précisément le bec qui retiennent l’attention. Pour éviter toute généralisation, notons que certains dessins cherchent prioritairement à traduire, non pas une physionomie exacte, mais la vérité sensible d’une attitude, l’énergie d’une expression vivante : l’envol ou l’atterrissage de l’oiseau. Un petit texte manuscrit, écrit dans les marges, identifie l’espèce, anticipe les évolutions plastiques à venir ou précise la « cuisine » technique. À l’observation de ces carnets on sent monter le projet créatif qui, dessin après dessin, s’enhardit. Par cette lente et progressive possession du visible l’artiste s’ouvre de nouvelles perspectives. Mais cette démarche, aussi exigeante et vertueuse soit-elle, demande d’être dépassée par un brin de fantaisie et d’ingéniosité qui fondent ici toute la valeur de cette malicieuse tératologie. Ces motifs sont éventuellement distingués et reproduits sur des feuilles grand format qui tapissent les murs de l’atelier, comme un rappel à l’ordre. Ces reproductions constituent la clef de l’œuvre : manipulées comme des cartes à jouer, comme une histoire naturelle « à votre façon » qui n’aurait pas déplu à Raymond Queneau, ou comme les « abattis », morceaux de corps, dont usait Rodin pour réinventer l’anatomie. Ces motifs et ces figures ainsi juxtaposés suggèrent l’idée de combinaisons et de variations infinies. C’est donc là l’écologie, la « niche » de cette œuvre qui se nourrit constamment d’un regard renouvelé sur la nature. C’est par l’exigence d’une ligne descriptive détaillée, qui épuise les figures du visible, que la représentation se fait étrange et mystérieuse et que naissent dans l’esprit de l’artiste cette zoologie passionnelle et loufoque, la démesure de nouveaux Calibans, griffons et autres mandragores, susceptibles d’agrandir la ménagerie de son zoo de papier6.
Yvon Le Bras, La Troménie, le 10 mai 2025
- Gilbert Lascault, Le monstre dans l’art occidental, Paris, Klincksieck, 1973.
- Michael Camille, Images dans les marges. Aux limites de l’art médiéval, Paris, Gallimard, 1992.
- Paul Starosa, Jacques Senders, Coquillages, Paris, Seuil, 2007, p. 19.
- Didier Semin, « illusions troublantes et égarement délectables » dans Jean-Pierre Le Goff, Coquillages, éditions des Grands Champs, 2014.
- Roger Caillois, Une esthétique généralisée, Paris, Gallimard, 1962.
- Charlotte Sleigh, Zoo de papier, Paris, Citadelles & Mazenod, 2017.
EXPOSITIONS PERSONNELLES (sélection)
à venir octobre 2026 / Galerie La Bouée à Cherbourg (50)
avril-juin 2025 / Exposition rétrospective à l’Archipel, Centre culturel, Fouesnant (29)
décembre 2023 / Exposition à l’espace Gallix, Paris 9e
mars – avril 2022 / Centre culturel L’Hermine de Sarzeau (56)
mars – mai 2021 / Galerie Charlie Hebdo de la médiathèque de Quimperlé (29)
mai - août 2019 / Maison Tessier-Dit-Laplante, à Québec au Canada.
mai 2019 / Atelier-Galerie Piroir, Montréal, Canada.
mai – juillet 2017 / Galerie Tal Coat d’Hennebont (56)
AIDE A LA CREATION
juill 2021 / Aide à la création de 3000 € de la DRAC Bretagne pour un projet intitulé « La traversée du décor »
REPRESENTEE PAR
depuis 2022 / Galerie Gloux de Concarneau (29) – exposition spécifique de gravure en septembre 2023
depuis 2024 / Galerie Out of the blue de Lille (59)
ACQUISITIONS / INTEGRATION AUX COLLECTIONS PUBLIQUES
2025 / Bibliothèque nationale de France (BnF), Paris, département des estampes et de la photographie
Don de la Forêt, accepté et intégré aux collections patrimoniales, œuvre de 18 estampes format 63 x 90 cm
2025 / Musée de la faïence de Quimper, acquisition de la sculpture Atticus
2025 / Acquisitions d’estampes au Centre culturel le Bief à Ambert (63), à l’artothèque de Chambéry (73), à l’Archipel de Fouesnant (56)
2024 / Acquisitions d’estampes à l’artothèque de Poitiers (86)
2021 / Acquisitions d’estampes à l’artothèque de Compiègne (60) et de Tergnier (02)
janv 2019 / Don d’estampes au Musée de la xylogravure à Campos do Jordao, Brésil
nov 2018 / Don d’estampes au Département culturel et artistique d’Araraquara (Brésil)
2013-2017 / Acquisitions d’estampes à l’artothèque d’Hennebont (56)
EXPOSITIONS COLLECTIVES (sélection)
à venir fin avril jusque début juin / Exposition Les fenêtres qui parlent avec Silex Ink, à Cosnes-sur-Loire
à venir novembre 2025 / Exposition Pop-up organisée par Fondalor à Lorient
mai 2025 / Exposition au Festival La bonne impression, Centre Culturel le Bief, Ambert
mai 2025 / Exposition au Cadratin de Jouy-le-Moutier
mai 2025 / Exposition Entaille à la Fondation Taylor avec Pointes et Burin, Paris
février 2025 / Traits d’union, Jeune Gravure Contemporaine, Paris, (6e arr.)
juillet 2023 / Galerie Imaginario, Blendlatino, Libertador, Buenos Aires, Argentine
déc. 2022 / 40e édition « Les petits formats » avec le groupe La Seine, Galerie Mesnil’8, Paris
printemps 2022 / Exposition de la revue Le Bois gravé à la Fondation Taylor, Atelier Auger de Paris
novembre - décembre 2021 / Théâtres de papier à la Galerie Anaphora de Paris (5e)
RESIDENCES
juin 2025 / Résidence de création à l’Archipel de Fouesnant (29)
mai 2019 / Résidence de travail à l’Atelier Presse Papier de Trois Rivières au Québec
SALONS / BIENNALES (SUR INVITATION/SELECTION)
juillet-août 2021 / Morsure, Centre culturel de l’Archipel de Fouesnant (22)
7-20 septembre 2020 / High graphics 2020, Naberejnye Tchelny, Tatarstan, Russie
juin - Sept 2019 / Biennale Internationale de gravures au musée de la xylographie à Campos do Jordao, Brésil
sept. 2014 / Salon international de la gravure de Morhange (57)
mai 2009 / Biennale Internationale de Gravure d’estampes à Albi (81)
PRIX
2025 / Prix Arches – Antalis donné à la Fondation Taylor lors de l’exposition avec Pointe et burin
2025 / 1er Prix du Musée de la Faïence pendant le Festival de Céramique de Quimper
PROJET PARTICIPATIF
juin 2023 – 2025 / « Curiosités partagés » – Lauréate Fondalor et financement ville de Lorient
ŒUVRES D’ART DANS ESPACE PUBLIC
juin 2025 / Installation pérenne La ribambelle choisie par les habitants place de la rotonde à Lorient
mai 2023 / Sculptures Les confidences de Bertille et Ferdinand – Lycée Dupuy de Lôme de Lorient
mai 2023 / Fresques métalliques Les désailés mettent les pieds dans le plat – Lycée Dupuy de Lôme de Lorient
MISE EN SCENE/SPECTACLE
2017-2021 / Création d’un spectacle avec trio de musiciennes (scénographie, danse, mime, peinture), résidence de création lumière Grain de Sel à Séné (56) et représentation du spectacle devant tout public et public scolaire
COMMISSARIAT D’EXPOSITION
2022 / Commissariat de Morsure dont l’organisation d’un week-end professionnel, à l’Archipel de Fouesnant (29)
FORMATRICE PROFESSIONNELLE
2024-2025 / Formatrice en gravure sur bois au Musée Atelier de l’Imprimerie de Nantes
2024-2025 / Formatrice en gravure sur bois pour l’organisme Topo (www.topo-art.org) à Paris
BIBLIOGRAPHIE / PUBLICATIONS
mai 2023 / Création d’une estampe qui sert de support à l’affiche à la Fête de l’estampe (Manifestampe)
juin 2012 / « Le faiseur d’image », couverture originale et article dans la revue Le bois gravé, n°22
TRAVAIL PUBLIE DANS LIVRES D’ART
février 2023 / Pratiquer la gravure en creux, « Les techniques de l’estampe », Olivier Dekeyser, Editions Eyrolles
novembre 2018 / La gravure sur bois 1850-2000, Philippe Le Stum, Coop Breizh
TRAVAIL PARU EN REVUE SPECIALISEE
janv. 2023 / Article sur les Désailés dans la revue belge Actuel de l’estampe contemporaine, n° 26
PROJETS EAC
depuis 2022 / Référencée Pass Culture, de nombreux projets chaque année avec des collégiens et lycéens
AUTRES INFORMATIONS PROFESSIONNELLES
n° de SIRET : 504 637 091 00035 / n° à la Maison des Artistes : F435284
Avril 2023 fonction de secrétaire générale au bureau de la Fédération nationale de l’estampe, Manifestampe.
Membre de la Fondation Taylor depuis 2022 / Membre de l’association JGC depuis mai 2023

